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Jan 24

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De l’efficacité des préjugés

CC Julie Kertesz

Chaque rapport au temps favorise, s’il est vécu de façon exclusive, des travers qui lui sont propres. Comme nous vivons presqu’exclusivement dans le temps linéaire, un temps rationnel et compté, un temps où la vitesse et l’efficacité sont extrêmement valorisées, nous avons à vivre les conséquences négatives de celui-ci.

Prenez le préjugé. On pourrait facilement le considérer comme un effet pervers du rapport au temps linéaire.  Je ne dis pas que les préjugés n’existent que dans le temps linéaire, puisqu’ils sont avant tout provoqués par des facteurs psychologiques; la peur de l’autre en tout premier lieu.

Ce que j’affirme cependant, c’est que le temps linéaire offre aux préjugés un terreau propice à leur floraison. Dans un temps où la rapidité est plus importante que la profondeur, où la ligne droite est plus appréciée que la courbe, le préjugé se sent à son aise; il pourrait même se targuer d’être utile. Quand, d’un point A, on veut se rendre au point B en empruntant le chemin le plus court, le préjugé se révèle bien tentant.

Dans le temps linéaire, le préjugé est efficace, dans les deux sens que lui donne le dictionnaire : « vite et bien » et « qui produit le résultat attendu ».

On perçoit un signe, un mot et, presque instantanément pourrait-on dire, une étiquette, un jugement, une construction intellectuelle et  un comportement spécifique sont produits; ce sont les résultats attendus. C’est rapide, direct, cela « ne s’enfarge pas dans les fleurs du tapis ». On peut ainsi régler bien des questions épineuses en deux coups de cuiller à pot. Quand il faut toujours aller vite, avouez que cela peut s’avérer précieux!

Vous me direz qu’il s’agit ici d’une bien piètre efficacité puisque le résultat auquel on arrive n’est jamais d’une grande qualité. Mais, qui  prend le temps d’évaluer la qualité produite par l’efficacité? D’emblée, l’efficacité séduit parce que nous la désirons plus que tout.

Jeudi dernier, j’assistais à une rencontre entre femmes chrétiennes – de tous horizons – et  musulmanes. Or, je me suis rendue compte que j’avais des préjugés envers toutes et de tous ordres. Ceux-ci ont été sainement bousculés.

Comment? Quatre heures à s’écouter. Un repas, le loisir de rester « entre nous » avant de se tourner vers l’autre. Et, dans ce climat détendu, ouvrir ses oreilles, ses yeux et son cœur. Quatre heures à juste prendre le temps d’aller vers l’autre, sans autre but déterminé que celui-là.

Nous étions toutes des femmes très actives et très occupées. Comme le disait une des organisatrices de cette rencontre: « il faudrait faire une réunion pour trouver une date pour la prochaine réunion! » Aussi, comme nous étions des femmes vivant au cœur de notre temps, dans le temps de notre société, le temps compté, le temps productif, le temps linéaire, l’une d’entre nous a-t-elle demandé: « que faudra-t-il produire à partir de cette rencontre? »

Or, ce soir-là, la production s’est faite au cœur de la rencontre elle-même et, s’il n’y avait que cela, ce serait un « résultat » d’une très grande qualité: un partage, une envie d’aller vers l’autre et la joie de constater que nous sommes beaucoup plus semblables que différentes.

Ce soir-là, nous avons expérimenté le rapport au temps panoramique. J’ai déjà dit que ce temps-là existe en parallèle du temps linéaire.

Ainsi, bien que nous ayons été dans une case horaire chèrement disputée à une tonne d’autres activités, le  temps panoramique nous a permis de prendre un autre chemin que la ligne droite pour aller vers l’autre. Il nous a permis de contempler le « panorama », et nos yeux ne se sont plus laissés arrêter par un col roulé, un décolleté ou un voile.

Nous avons aussi pris le temps d’effleurer la complexité de nos situations respectives, de toucher les émotions qu’elles suscitent, car le temps panoramique peut dépasser la sèche rationalité, sans l’exclure, cependant. Le temps panoramique englobe; il varie les points de vue, ne reste jamais en surface. Il s’étire dans tous les sens, il plonge dans la profondeur des situations, des sentiments. Il est généreux.

Et le résultat qu’il produit est aussi concret que peut l’être une opinion transformée, une compréhension nouvelle et donc un comportement plus éclairé. Le temps panoramique met à mal un préjugé… Peut-être ne l’efface-t-il pas tout à fait, mais il fait prendre une distance critique par rapport à lui.

Il lui faut juste un peu plus de temps.

Lectures complémentaires: Le temps panoramique;  Un pâté chinois insipide

Lien Permanent pour cet article : http://christinelemaire.com/2012/01/24/de-lefficacite-des-prejuges/

(2 commentaires)

  1. julie kertesz

    Comme c’est de web en web, ce n’est pas difficile à ajouter un lien vers ma site?

    Intéressante note, ancienne photo, pourquoi cette date dessous?

    1. Christine Lemaire

      Bonjour,

      j’espère vous avoir fait plaisir en utilisant votre photo en respectant les indications de Creative Common. Je ne comprends pas la question de la date en dessous. Je peux effectivement créer un lien sur votre site.
      Encore merci

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