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Mar 13

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Du temps pour la beauté

CC dchrisoh

Un matin de janvier 2007, dans une station de métro au cœur de Washington D.C., Joshua Bell, un des grands violonistes de la planète, sort son Stradivarius datant de 1713 et commence à interpréter les pièces les plus difficiles de son répertoire. Deux jours auparavant, il avait joué à guichet fermé devant une salle où l’on avait chèrement payé son billet. Ici, à la station L’Enfant Plaza, il joue gratuitement, mais avec le même talent. Devant lui, sont passées un peu plus de 1000 personnes. Il a récolté 32 $ (dont un 20$ provenant de la seule personne qui l’aie reconnu); sept personnes se sont arrêtées.

L’expérience a été conduite par un journaliste du Washington Post, Gene Weingarten. Elle lui a valu le prix Pulitzer du journalisme en 2008. Le journaliste se posait, entre autres, les questions suivantes: « Savons-nous reconnaître la beauté? » et « Avons-nous le temps pour la beauté? » Quand 7 personnes sur 1097 s’arrêtent pour écouter un des plus grands musiciens du monde, à l’évidence, la réponse est non… Du moins à l’heure de pointe!

Joshua Bell ne s’est pas étonné de n’avoir pas été reconnu. Il a simplement été surpris de constater que même si, selon ses dires, il « faisait beaucoup de bruit », certaines personnes ne semblaient même pas le voir, « comme si j’avais été invisible ».

La vie, la vraie de vraie vie, est là, à deux centimètres de notre nez, à quelques coups d’archets de nos oreilles, à quelques pas de nous. La beauté est là où nous en prenons conscience; autrement, elle est effectivement invisible. Le temps, lui, peut s’ouvrir sur l’éternité dans la fulgurance d’une seconde, d’un moment. Il n’est qu’à voir le commentaire émerveillé de cette femme qui a reconnu — et écouté — le violoniste. Celui-ci jouait pour tous les passants, mais elle seule a su être disponible.

Mais voilà, la beauté ne s’offre pas toujours quand nous avons le temps de la saisir– d’ailleurs, l’avons-nous jamais? Le temps à double fond, parce que c’est de lui dont il s’agit, s’offre tout à fait gratuitement et toujours de façon impromptue. Toutes ces personnes aveugles et sourdes planifiaient-elles leur journée, réfléchissaient-elles au repas à préparer le soir, à la conversation houleuse de la veille avec leur conjoint? Elles étaient partout, ailleurs que dans l’instant présent.

Certains matins, en revenant de conduire ma fille à l’école, je croise une femme et sa fille, marchant main dans la main vers l’arrêt d’autobus. Parfois, je suis témoin de leurs aurevoirs, parfois elles semblent pressées, parfois elles se parlent avec affection. Mais toujours, elles se tiennent la main, la fillette levant sur sa mère le visage le plus confiant que j’aie vu et la mère se penchant sur elle avec toute la tendresse du monde.

Combien de tableaux de mères et d’enfants couvrent les murs des musées? J’ai, presque chaque jour, cette beauté-là sous les yeux.

Combien de matins les ai-je croisées avant de les voir?

Cela m’a pris du temps.

 

 

L’article de Weingarten s’intitule: Perles avant déjeuner. Quelles sont les vôtres?

 

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