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Mai 01

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Un autre plafond de verre?

CC Bryan Paul Johnson 2007

La fête des travailleurs et travailleuses a plus de 125 ans. En 1886, le mouvement syndical américain avait une revendication de taille: la journée de 8 heures. C’est pourquoi, le 1er mai de cette année-là, on assista à d’énormes manifestations demandant qu’on impose enfin une limite plus humaine au temps de travail*.

Il est étonnant de constater que, en 126 ans, cette fameuse revendication n’aie jamais pu être réduite d’une seule minute. De fait, selon une étude de Statistique Canada**, le temps moyen consacré à un travail rémunéré et les « activités connexes » est de 8 heures et 12 minutes par jour.

Depuis 1886, nous sommes pourtant entrés dans une ère technologique où les machines devaient remplacer les humains pour toutes les tâches pénibles. De plus, il fut un temps où on nous annonçait la société des loisirs! Alors pourquoi, y a-t-il eu si peu de changement?

Une première déconstruction de ce chiffre peut nous éclairer: le « temps consacré aux activités connexes » est en gros le temps de transport. Il est de 1 h 05 par jour. Ainsi, les 8 heures souhaitées par les syndicats de la fin du XIXe ont été réellement réduites à 7 heures 7 minutes; mais nous avons troqué ce temps économisé pour des voyages entre la maison et le bureau. Nous pouvons donc mettre sur le compte de l’étalement urbain le fait que nos journées de travail ne soient pas plus courtes qu’avant.

La pression qu’exerce sur nous la société de consommation est un autre élément de l’énigme. De fait, nos besoins ont littéralement explosé depuis le XIXe siècle. Ainsi, le temps que nous aurions pu investir dans d’autres activités non rémunérées — parce que les salaires d’aujourd’hui sont bien plus élevés que ceux de 1886 —  a été battu en brèche par toutes ces choses que nous devons nous procurer pour arriver à vivre de façon satisfaisante dans notre société moderne. Nous n’avons qu’à penser à nos maisons beaucoup plus spacieuses, à notre deuxième (ou troisième) voiture, à nos voyages annuels dans le Sud, etc.

Une troisième raison peut expliquer que nous ne puissions travailler moins. Elle tient au fait que nous valorisons notre travail rémunéré plus que tout autre chose dans nos vies. C’est notre travail rémunéré qui nous définit en tant qu’humains. Aucune autre activité ne nous révèle autant, ne nous situe autant dans l’échelle sociale.

C’est là, à mes yeux, le nœud de l’affaire. En prenant le contrôle de notre temps et en nous apprenant à l’utiliser, les organisations ont, du même coup, conquis plusieurs territoires: notre identité, nos valeurs et notre conscience de ce qui est important ou ne l’est pas. Nous n’avons plus d’autres yeux que ceux de l’entreprise pour juger la valeur de notre temps personnel. En conséquence, nous en sommes arrivés à ne valoriser que le temps que nous lui consacrons.

En lui vendant notre « temps », nous pensions lui vendre nos mains et nos intelligences.

Lui aurions-nous aussi vendu nos âmes?

 

* Information prises sur Wikipedia

** Statistique Canada. Enquête sociale générale 2010 / Aperçu sur l’emploi du temps des Canadiens, juillet 2011. Disponible sur le site Web de Statistique Canada.

Lien Permanent pour cet article : http://christinelemaire.com/2012/05/01/un-autre-plafond-de-verre/

(2 commentaires)

  1. Lise Durocher

    Au fond pour moi, l’humain reste fondamentalement le même à travers les époques.
    Pour celui qui est travaillant, il se trouvera bien des activités qui rempliront ses journées d’une étoile à l’autre.
    Pour celui qui veut profiter de la vie, il se fera des plages libres dans son horaire pour se payer du bon temps;
    et il restera toujours celui qui se laissera vivre par les autres.

  2. Monique Hamelin

    J’aime bien ce rappel que les gains quant à la durée de la journée de travail n’ont pas permis de faire baisser les heures consacrées au travail. En effet, aujourd’hui, contrairement à la réalité d’il y a 126 ans, le temps pour se rendre au travail a allongé. Nous ne marchons plus 10 à 30 minutes pour se rendre au boulot. Il est rare de pouvoir joindre la marche, un bon exercice pour la santé à l’utile, le trajet pour aller gagner son sel. Le transport en commun a ses bienfaits, mais il faut souvent beaucoup de temps pour l’aller-retour maison-bureau avec l’étalement urbain.

    Nous acceptons cela, mais petite lueur d’espoir, de plus en plus les gens commencent à questionner ce temps de transport. Entreprises, travailleuses et travailleurs ont des intérêts communs. À quand des revendications syndicales qui pourraient tenir compte de ce type de questionnement?

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