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Fév 19

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Détresse dans le temps technologique

Les temps modernes
Charlie Chaplin

Au commencement était la nature. Elle allait de saison en saison et revenait en son début. Le temps de la nature était cyclique. En une année, nous en avions fait le tour. Il était inutile de tirer sur les poireaux afin qu’ils poussent plus vite ou d’arracher les feuilles des arbres en automne. La nature s’en chargeait et nous n’avions qu’à la suivre… à pas lents.

Il arrivait, quelquefois, que la nature s’emballe. De sa maison de pierres dans un rang de Saint-Gérard, mon grand-père a vu un jour sa grange emportée dans un grand fracas de vents et de folie. La nature pouvait s’affoler sans crier gare, de manière soudaine, presque toujours imprévisible. Ce n’était jamais une bonne chose : la grêle, un tremblement de terre, une tornade. Mais très vite, tout s’apaisait et revenait à la normale. Les humains réparaient les dégâts et continuaient leur chemin.

Ensuite, vint la machine. Celle-là nous a imposé une autre allure. Il a fallu hâter le pas. Les ingénieurs qui l’avaient inventée, les dirigeants des usines qui l’avaient acquise, était émerveillés par sa puissance. Elle allait vite et bien. Elle produisait d’une manière uniforme. Il était donc hors de question que cette « perfection » soit abîmée par les humains. C’était plutôt à eux de s’adapter à elle, de s’y conformer et de suivre sa cadence.

Quand une machine s’emballait, ce n’était jamais une bonne chose. Charlie Chaplin l’a démontré de façon humoristique dans Les temps modernes.  Mais dans la réalité, une machine qui s’emballe avait pour conséquence un visage brûlé, un membre arraché. Rien de bon ne sortait d’une machine dans un temps affolé.

Enfin, vint la technologie. Elle a réduit le temps à zéro. Il n’y a plus de cadence, il n’y a que l’immédiateté. Aujourd’hui, une personne peut, en un coup d’œil, considérer une quantité imposante d’informations qu’elle doit traiter, et à partir de laquelle elle doit prendre des décisions et agir. Un courriel arrive, auquel il nous faut répondre instantanément, alors qu’il fut un temps où la poste tempérait les émotions en imposant des délais.

Comme la nature et les machines, la technologie a imposé son rythme aux humains. En à peine un siècle, nous n’avons pas eu le pouvoir de nous y adapter. Nous évoluons dans la rage et le danger du temps technologique.

La technologie peut aller en tout temps à un rythme affolé. Elle induit un état d’urgence perpétuel. Dans la pression du « temps réel », chaque individu doit réagir au quart de tour, dans un horizon réduit à un seul instant.

Pour certains observateurs du temps moderne, la dépression serait la réponse du corps et de la psyché à cet emballement. Subissant cette pression immense, notre être décrète soudain une « dé- pression ». Il déclare forfait et nous met, malgré nous, en état de non fonctionnement.

Comme si nous étions devenus des machines.

 

 

 

 

Références : Nicole Aubert. Le culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Flammarion, 2003, 376 p. ; Marcelo Otero. L’ombre portée. L’individualité à l’épreuve de la dépression, Montréal, Boréal, 2012, 375 p.

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(1 commentaire)

  1. Monique Hamelin

    Il y a eu le temps des télécopieurs, il fallait répondre rapidement, plus rapidement qu’au courrier tortue, mais nous avions quand même quelques jours.
    Il y a eu le temps des courriels… ils arrivent aussitôt lancés par la rédactrice ou le rédacteur et là, l’autre attend sa réponse presque en simultanée.
    Il y avait le temps de la lettre manuscrite qui partait, elle cheminait pendant 3, 4, 5 jours et même 10 jours, puis l’autre répondait et c’était le chemin inverse.
    Et oui, les technologies ont imposé un autre rythme et nous oublions les plaisirs de l’attente, les plaisirs de toucher le papier, de lire et relire avant de sortir le stylo pour répondre…
    Il y a ce temps technologique que nous devons dompter, encadrer pour jouïr des plaisirs de la vie, pour vivre.
    Il y a ce temps où il faut redonner au mot «urgence» son sens de «régime d’exception».
    Il y a ce temps où il faut redonner à l’humain la place centrale.

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