«

»

Fév 18

Imprimer ce Article

Le temps de la transmission

CC Alec Couros

CC Alec Couros

Une société où les transmissions sont mal assurées prend le risque de se construire sur un socle fragilisé. (Myriam Jézéquel)

Cette semaine, j’écoutais une discussion au sujet de l’action citoyenne à l’émission Bazzo.tv*. L’une des conclusions tirées par l’animatrice était qu’il fallait de la patience, une organisation soignée et donc planifiée, de la persévérance et de la détermination pour mener une cause à bien. Et, bien sûr, des gens qui travaillent ensemble. Toutes choses qui ne se vivent pas dans un temps où l’on a tendance à penser que pour être concret et pragmatique, un objectif doit être individuel et à court terme.

Au moment où j’écris ces lignes, une maison patrimoniale, la maison Redpath, sera démolie pour cause « de sécurité ». Son propriétaire a été plus patient que les nombreux citoyens qui se sont battus pour la préserver : il a laissé le temps jouer en sa faveur. La vétusté des lieux qu’il n’a jamais entretenus lui a fait gagner son point : il pourra finalement bâtir ses condos. À la base de cette histoire, il y a une valeur bafouée : la transmission du patrimoine.

Anne Gotman, citée dans un livre sur les transmissions familiales dirigé par Myriam Jézéquel et Françoise-Romaine Ouellette**, définit la fonction de l’héritage :

L’héritage, opérateur de continuité entre passé et présent, sert à fabriquer un corps qui ne meurt jamais, une collectivité des morts et des vivants : famille, royaume, nation et aujourd’hui, humanité.  (Citée par Florina Gaboran, p. 271)

S’inscrire dans le temps maillon, c’est se lier à la génération qui nous a précédés et celle qui nous suivra au moyen d’une cause ou d’un symbole, un bâton de course à relais si justement appelé « témoin ». C’est communiquer avec elles : dire merci et offrir.  Ici, il s’agit d’une maison, là, d’une valeur citoyenne, toujours de « bien commun ». À la base, il y a le rapport à un temps beaucoup plus long que notre temps individuel. L’idée que notre vie a de profondes racines et qu’elle doit porter la responsabilité de celles des gens qui viendront après nous.

Je suis toujours étonnée de constater que, même pour les parents, ce temps maillon a perdu de sa réalité. C’est que nos « horizons de planification » devenant de plus en plus courts, nous « perdons patience », nous voulons tout, tout de suite et sans que cela prenne trop de temps. Dans cette perspective sans perspective, toutes les grandes causes – environnementales, de justice sociale, de paix — sont menacées. « À quoi bon, nous disons-nous, puisque nous ne verrons pas le résultat de nos efforts? »

Le temps linéaire, quand il est vécu de façon unidimensionnelle, devient meurtrier : en rétrécissant le temps, en nous isolant de notre lignée, il nous coupe de notre avenir, il menace l’espèce humaine, il tue l’espérance.

 

* Bazzo.tv, émission du 13 février 2014

**JÉZÉQUEL, Myriam et Françoise-Romaine Ouellette. Les transmissions familiales aujourd’hui. De quoi vont hériter nos enfants? Montréal, Fides, 2013, 287 p.

 

Lien Permanent pour cet article : http://christinelemaire.com/2014/02/18/le-temps-de-la-transmission/

(2 commentaires)

  1. Monique Hamelin

    Quand il y avait une pratique religieuse, il y avait le temps de l’Avent et le temps du carême. Enfant, c’était une manière d’apprendre qu’une fête se prépare. Ce n’était pas tous les jours fête, nous marchions tous vers la fête, petits et grands. Il y avait un sens de la continuité. Nous faisions partie d’un grand tout. Oui, il y avait quelques horreurs, mais il y avait aussi de bonnes choses comme de se donner ce temps maillon. Il y a longtemps, il y avait eu une naissance qui avait changé bien des choses en ce monde et nous continuons à célébrer l’événement.

    Depuis l’écriture de ce blog, il y a eu une bonne nouvelle, la dêmolition de la maison Redpath est stoppée. La démolition des ajouts en arrière de la maison avait débuté, mais la maison est sauvegardée pour le moment. Si on veut être cynique on pourrait dire que la Première Ministre ne voulait pas du dossier durant sa campagne électorale, mais le résultat est que le propriétaire ne peut démolir pour 30 jours et c’est renouvelable. Espérons qu’ensemble nous trouverons moyens de sauver ce vestige du temps passé. En passant si vous avez des idées pour un projet pour le resto du 9ème chez Eaton, ce serait un autre signe du passé à sauvegarder.

    1. Christine

      Merci, Monique, pour la mise à jour! En espérant que le vent tourne pour la maison Redpath.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>