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Nov 18

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Ce que l’objectif fait et ne fait pas

CC Sharat Ganapati Flickr.com

CC Sharat Ganapati
Flickr.com

Nous avons beau gérer notre temps avec la meilleure volonté du monde, cibler et planifier avec compétence, nous aurons toujours une inquiétude, une attente ou un contretemps pour nous déconcentrer, comme des mouches tournant autour du photographe. Les vies humaines sont plus vraies que nature, plus lourdes aussi. C’est pourquoi elles se traduisent si mal en plans quinquennaux.

Une entreprise ne saurait passer à côté de sa vie. La personne humaine, elle, le peut, et il s’agit toujours d’une tragédie. Il ne s’agit pas de jeter tous nos objectifs par-dessus bord, mais plutôt de montrer que ces outils puissants ne sont pas une panacée. À eux seuls, ils ne suffisent pas à rendre compte de l’ensemble de la vie, à en traduire toute la complexité. Et par conséquent, ils ne peuvent à eux seuls l’embrasser tout entière, permettre de la vivre à plein.

Rappelons-nous que les objectifs et les plans d’action sont comme l’électricité ou le feu. Employés avec discernement et à petites doses, ils font merveille. Mais à fortes doses, ils peuvent tuer. S’ils aident à gérer le temps, ils sont inutiles pour le vivre. Comme toute chose en ce bas monde, ils ne permettent pas de tout résoudre, ils ne produisent pas de vérité unique, ils ont leur part d’ombre, un revers à leur médaille.

Quand je planifie, il y a à mes côtés un petit ange et un petit démon comme dans les bandes dessinées, qui ne s’entendent pas quant à ma capacité d’arriver à faire ce que j’ai prévu de faire. Quel discours tiennent respectivement l’ange et le démon? Cela dépend du projet et des circonstances. Ce qui les oppose concerne non pas le bien et le mal, mais plutôt le conflit entre ma volonté et la réalité. D’un côté, il s’agit d’un aveuglement initié par le processus de planification, d’une fermeture progressive et irrésistible de ma conscience à ce qui pourrait arriver ailleurs que dans la mire de mon objectif. De l’autre, la résistance à cet aveuglement qui, je le sais, pourrait me faire passer à côté de l’essentiel. Cette tension s’inscrit dans mon appétit à réaliser des choses, dans mon enthousiasme, dans ma bonne volonté, dans mon orgueil aussi. Elle vient de ce qu’il y a de plus humain en moi.

En recourant exclusivement à l’objectif pour établir sur une même base chacun des domaines de notre vie – ainsi que le recommandent les théoriciens de la gestion du temps –, nous aboutissons à une vision segmentée et partielle de notre réalité. Car l’objectif est comme la lentille d’une caméra, il nous fait entrer dans un processus de focalisation sur l’objet de notre désir. Ce faisant, il efface tout ce qui se trouve autour de lui. En ce sens, il est réducteur et ce, pour deux raisons. Premièrement, parce le focus réduit la réalité, annihilant tout ce qui n’est pas son objet. Deuxièmement, parce que même s’il peut être le produit d’une vision plus globale du sens de notre vie, il n’est qu’une parcelle de ce sens. Si nous n’y prenons garde, il peut vite se détacher de celui-ci, se dénaturer et ne plus vouloir rien dire.

Extraits de: Lemaire, C. À contretemps. Gérer moins, vivre mieux, Montréal, Fides, 2011, p. 111-112

 

 

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