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Déc 16

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Un Noël en mosaïque

Pixabay.com

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Un objectif s’élabore dans un espace bien circonscrit que les théoriciens de la gestion du temps nomment «zone d’influence*». Cette zone délimite les domaines et les lieux où nos actions peuvent aboutir à des résultats vraiment concrets, c’est-à-dire « où nous pouvons faire une différence». Steven Covey donne cet exemple : «Nous ne sommes peut-être pas capables d’influencer les décisions de politique étrangère du président des États-Unis, ou la menace d’une guerre nucléaire, mais nous pouvons faire quelque chose pour notre santé*.» Cette zone d’influence garantirait le caractère réaliste de nos objectifs, nous empêcherait de gaspiller du temps et de l’énergie en plus de nous épargner bien des désillusions…

Mais peut-être avons-nous eu tendance à trop rétrécir cette zone d’influence en confondant le concret avec l’immédiat et le vérifiable. Car bien que fort utile, ce concept nous conforte dans l’idée que notre pouvoir sur le monde est très limité. Dès que nous regardons au-delà de cette zone, nous nous sentons aussitôt assaillis par des problèmes d’une ampleur telle qu’ils nous paraissent insurmontables. Tant de gens souffrent et meurent, tant de gens sont victimes d’injustice et de violence, tant de gens sont pauvres et malades. La planète elle-même ajoute sa voix à ces lamentations et crie au secours. Quel que soit le côté vers lequel nous nous tournons, nous voyons le travail qu’il y aurait à faire, urgent et accablant. Et nous luttons contre le sentiment de désespoir qui nous submerge, le refoulons et lui préférons l’indifférence.

Il existe pourtant une façon moins étriquée de percevoir le temps qui fait voler en éclats notre zone d’influence. Elle tient compte de l’immense pouvoir du travail et du rêve partagés avec les autres. L’image de la mosaïque peut nous aider à comprendre le rôle que nous avons à y jouer. La beauté de la mosaïque ne peut naître que de la présence d’une multitude de petits carrés de céramique, tous différents et chacun à leur juste place, qui n’ont un sens que lorsqu’on regarde l’ensemble du travail de l’artiste.

Imaginons un instant que chacune et chacun de nous est un de ces petits carrés d’argile ayant une couleur particulière. Notre énergie, nos talents, nos intérêts ne servent plus seulement à réaliser un plan de carrière individuel, ils viennent enrichir de leur singularité une œuvre qui nous dépasse. Nous ne sommes plus enfermés dans une bulle qui nous isole du reste du monde, mais nous en faisons partie intégrante. De ce point de vue, si modeste soit-il, notre rôle devient essentiel, car nous seuls pouvons apporter à l’ensemble cette nuance qui nous distingue. Sans nous, il manquera toujours quelque chose, sans nous, la mosaïque ne pourra jamais être complète et, à cause de nous, il y aura toujours un vide qui déparera l’ensemble et attirera l’œil. Notre responsabilité face à notre vie s’élargit d’un coup, mais sans être accablante puisque nous ne sommes plus seuls.

Alors que l’objectif et le plan d’action s’inscrivent dans un temps individuel et linéaire, qui se dirige du point A au point B sans regarder à côté, le temps mosaïque, lui, ajoute à cette vision un point de vue essentiel : celui de la relation avec les autres, qui multiplie les effets de l’action dans des sens que nous ne saurions pas toujours reconnaître ni même espérer au premier abord. Ce n’est plus alors notre impuissance qui nous accable, mais la fécondité de l’action collective qui nous émerveille. Nous ne sommes plus limités par notre caillou, mais ravis par les ondes infinies qu’il fait courir dans la mare.

L’agir s’inscrit alors dans un temps mosaïque, c’est-à-dire dans un temps qui n’acquiert un sens que s’il se joint au temps des autres, un temps qui se fond dans le temps des autres, qui se gorge du temps des autres. C’est le temps des petits gestes qui, lorsque nous les considérons un à un, semblent si dérisoires. Chaque fois que nous décidons de participer à une manifestation, de mettre une bouteille au recyclage, d’acheter – ou de refuser d’acheter – et de voter, nous le vivons. Un temps tissé d’une multitude de temps infimes, d’heures éparses et de choix individuels qui, une fois mis ensemble, forment une voix, une volonté, un souffle dont nous sommes mais qui ne nous appartiennent plus exclusivement. Ce sont des millions d’heures, souvent bien plus nombreuses que celles de notre propre vie qui, en un instant, peuvent nous mener vers nos rêves.

Dans cette perspective, la compétition cède la place à  la collaboration. Car nous avons soudain à cœur l’image globale et, conscients que notre pouvoir personnel est somme toute assez limité dans la réalisation de l’œuvre, nous avons le souci de ne pas entraver l’action de ceux et celles qui nous entourent. […] Tous ces gens qui marchent avec nous retrouvent leur essence propre et cessent d’être seulement utiles à nos fins, ils font partie de la même mosaïque que nous.

[…]  Cette vision globale encourage la mixité et la multiplicité, puisqu’il y a tant à faire. Elle nous amène à faire confiance aux autres, elle valorise la différence, la célèbre même puisqu’elle est le gage d’une autre action, dans un autre domaine où l’urgence est aussi criante, mais où nous ne pouvons agir nous-mêmes. Le temps mosaïque est généreux, il enlève le poids du monde sur nos épaules, il possède le don d’ubiquité !

Tenir compte des conséquences sociales et environnementales des biens que nous consommons, regarder des documentaires sur les conflits au Moyen-Orient, tenter de comprendre pourquoi notre voisine d’à côté porte un voile, tout cela prend un temps énorme, que nos parents n’avaient pas à planifier. Mais tant que nous n’aurons pas réappris à percevoir notre temps comme une fibre du tissu que nous formons avec tous les autres, tant que nous n’aurons pas quitté notre zone d’influence pour considérer l’ensemble de la mosaïque, ces responsabilités-là n’auront aucune prise sur nos horaires. Elles seront toujours les premières à disparaître de ces derniers, car, étant dépourvus de vision périphérique, nous resterons convaincus de leur manque de force et d’ampleur. […]

Qu’est-ce qui est le plus efficace, dans les faits? Donner une conférence sur les changements climatiques ou prendre, à la petite semaine, les transports en commun? Bien sûr, la conférencière captera d’emblée notre admiration. Mais que deviendrait les paroles de la conférencière s’il n’y avait le geste extrêmement concret de milliers de personnes qui décident de réduire les gaz à effet de serre dont ils sont directement responsables? La conférence s’inscrit dans un temps linéaire et individuel, l’utilisation des transports en commun s’inscrit dans un temps mosaïque et collectif. Évidemment, tout est nécessaire; mais j’ajoute que tout doit être valorisé.

L’existence du temps mosaïque existe aussi sûrement qu’existe le temps linéaire, bien que ce temps soit très dévalorisé dans notre culture où tout doit venir de nous seuls. Prendre conscience de sa puissance devrait nous amener à lui donner un peu plus de place dans nos vies. En effet, les résultats qu’il nous permet d’atteindre, s’ils ne sont pas toujours immédiats et vérifiables, sont extrêmement concrets et nous permettent de changer le monde, bien plus sûrement que ne le fera jamais un objectif individuel. Si la place que nous avons à prendre dans la mosaïque est plus modeste, elle est tout aussi essentielle et notre responsabilité face à elle est immense.

Extrait de À contretemps. Gérer moins vivre mieux. Fides, 2011, p. 130-133.

 

Je nous souhaite de Joyeuses Fêtes, dans la conscience de notre solidarité avec tout ce qui vit sur cette planète!

 

 

* Steven Covey explique ce concept avec clarté dans son ouvrage (Steven Covey et al., First Things First, op. cit., p. 150).

 

 

 

 

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