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Jeudi le 19 avril 2018, j’ai fait partie d’une table ronde portant sur la question suivante: Comment trouver du sens dans une société en perte de repères? Cela se passait au Théâtre des Écuries, un petit théâtre situé dans le quartier Villeray, à Montréal. La pièce qui avait précédé la discussion nous avait déjà montré que le sens est une chose toute relative!

Voici le texte de mon exposé:

 

Ma réponse à la question posée est: nous ne sommes pas en perte de repères! Au contraire, on nous impose, à longueur de journée, des repères très forts, qui sont appuyés par des images omniprésentes. C’est un véritable climat, un langage, celui de l’idéologie néolibérale. Le progrès, la croissance, l’excellence, la course remportée, la montagne escaladée, le record battu, la zone de confort quittée, le rendement, le retour sur l’investissement, voilà les repères!

Depuis l’avènement du néolibéralisme triomphant, dans les années 1980 et 1990, il s’est produit un phénomène que nous pourrions nommer « pseudo-spiritualisation » de l’entreprise. Pseudo, peut-être, mais très très efficace. Une récupération massive de l’élan vital des personnes et de leur volonté de donner un sens à leur vie. Deux vecteurs ont porté cette pseudo-spiritualisation : l’image du leader visionnaire et la mission d’entreprise.

Depuis les années 1990, l’image du chef militaire à la tête de son armée, qui personnifiait l’entreprise au cours du XXe siècle, a été remplacée par celle du «leader» : un être charismatique capable non seulement de diriger, mais aussi de rassembler ses employés, de les faire adhérer à la cause suprême de l’entreprise.

Au-delà du pouvoir de prévision mis en évidence par les premiers théoriciens de la gestion, nous en arrivons aujourd’hui à admirer le pouvoir de «vision» de ces chefs d’entreprise. Dans le discours journalistique managérial décrivant la carrière des entrepreneurs et des dirigeants de haut niveau, il n’est pas rare de trouver des références plus ou moins précises à la notion d’appel – autrefois propre à la vie religieuse. L’appel implique une «orientation profonde» qui «s’imposera d’une façon convaincante». Le sens serait donc révélé, dans une vision, un horizon vers lequel l’entrepreneur doit se diriger, entraînant tous ses employés avec lui.

Pour ce faire, ces entrepreneurs visionnaires et charismatiques établissent une mission; ils formulent des credo qui parlent de valeurs fondamentales que chaque membre doit porter en lui pour représenter correctement l’entreprise. Cette mission permet de dépasser les objectifs de rentabilité et de profitabilité qui manifestent des préoccupations trop bassement financières. Elle propose un idéal d’excellence et de dépassement de soi, c’est-à-dire des repères et du sens pour les vivants et les vivantes qui la constituent.

Il devient facile, alors, de s’y aligner et de s’y conformer, en mettant le sens de notre vie entre les mains de nos leaders charismatiques. Ce qui fait dire à Vincent de Gaulejac : « Les humains cherchent dans la gestion un sens à l’action et même, parfois, à leur vie et à leur devenir. »

Dans les années 1960, un dirigeant aurait avoué en toute candeur : « La sociologie a montré que les hommes semblent produire mieux s’ils sont heureux. Mais si l’expérience prouvait qu’ils produisent encore mieux s’ils sont furieux, nous nous arrangerions pour qu’ils le soient en permanence. » Rien ne nous porte à croire que cette conviction ait changé. Le grand défi de l’employé, c’est la survie de l’entreprise et pas autre chose. Et, franchement, comment pourrions-nous nous en étonner, puisque c’est là l’essence et la fonction même d’une entreprise?

Il ne s’agit donc pas d’empêcher le monde des entreprises de nous proposer du sens, il s’agit plutôt de ne pas s’en contenter. Pour la simple raison que nous sommes en vie (et non en affaires) et que cette vie est infiniment plus riche et plus large que celle des entreprises.

Et nous savons tout cela. Nous savons que l’organisation fera toujours passer ses intérêts avant les nôtres. Et qu’en conséquence, une personne avisée ne devrait jamais laisser l’entreprise lui imposer unilatéralement ses propres repères. Pourtant, c’est ce que nous faisons. Nous le faisons chaque jour en « gérant » notre temps.

Je m’explique :

Pour bien des gens y compris moi-même, une vie est un projet. Notre volonté de la réussir est à la source du développement et de la popularité des outils de la gestion du temps. Ceux-ci nous permettent de planifier, d’organiser, de prendre les décisions nécessaires et, surtout, de contrôler les étapes de ce beau et grand projet.

Mais la gestion du temps a été développée d’après les principes de base de la gestion tout court, dans le monde des affaires, en fonction des valeurs et des préoccupations de ce monde-là. En gérant notre temps, nous nous trouvons à évaluer notre vie à partir d’une grille d’analyse de base, celle du monde des affaires et donc, par les temps qui courent, celle du néolibéralisme. En d’autres mots, nous portons des lunettes néolibérales. Et ce sont des repères néolibéraux que nous appliquons à notre temps et donc à notre vie.

Je pense que notre rapport à un temps essentiellement géré, est un élément capital de notre rapport néolibéral au monde. Je pense que le néolibéralisme s’est saisi de ce que nous avions de plus intime, notre rapport au temps, notre façon de le vivre et de l’habiter, pour s’approprier notre élan vital, à son profit.  Car, gérer toute la vie revient à dire qu’il n’existe plus de territoire temporel distinct entre lui et nous. Chaque minute est de fait happée par son appel à l’utilité et à la performance.

Ainsi, pour moi, une remise en question de la société néolibérale peut difficilement se faire en employant les mêmes outils qui permettent aux tenants du néolibéralisme de nous l’imposer : c’est-à-dire traiter son temps — et donc sa vie — dans un esprit de rentabilité quand ce n’est pas d’exploitation.

Einstein a dit qu’un problème ne se règle jamais au même niveau où il a été créé. Si on suit sa logique, il faudrait donc arriver à sortir du cadre temporel mis en place par le monde des affaires. Il faut trouver d’autres repères que celui du temps géré comme de l’argent, comme une ressource qu’il ne faut pas gaspiller.

Le temps porte notre histoire personnelle, nous le consacrons à réaliser ce qui donne un sens à cette histoire. Mais, parlez à quelqu’un qui cherche constamment à se dépasser et vous verrez que si vous lui dites que vous vous contentez de ce que vous êtes, il vous regardera avec étonnement sinon avec mépris. Car en lui retirant l’image du dépassement (ce repère) en lui retirant cette direction qui va toujours « au-delà » (ce sens), vous lui retirez sa raison de vivre, son élan vital.

Je me suis donc demandé comment on pourrait laisser là les images et les mesures de la performance, sans pour autant abandonner une vision de la vie qui manifesterait encore une volonté de transcendance, un élan vers le mieux.

Mon espoir est que les images que je propose – un temps multiple, généreux et surtout vivant , un temps que l’on peut considérer comme un écosystème, un tissu vivant, aux multiples textures, traversé de flux d’énergies, secoué par nos émotions, souvent maltraité par nous-mêmes ou les événements, éternel quand on peut toucher la beauté du monde, puissant de tous nos temps emmêlés, que toutes ces images puissent nous amener à valoriser d’autres comportements, donner plus de place à l’épanouissement d’autres valeurs, proposer d’autres repères, qui nous feront le traiter mieux, l’aimer mieux et donc le vivre le mieux.

À ce changement d’images, j’ajoute la nécessité de développer trois attitudes importantes : la bienveillance envers son temps et donc envers soi-même, la réconciliation avec l’idée de limite, et enfin, la culture soigneuse de son autonomie – gravement menacée en contexte néolibéral, alors que nous sommes trop souvent relégués au rang de consommateurs ou de ressources productives, bref, de ressources humaines.

Enfin, laissez-moi vous parler de ce que tout cela porte de sens, pour moi. À mes yeux, vivre le temps autrement a des conséquences beaucoup plus larges que d’améliorer la vie privée des individus. Il me semble assez évident qu’une personne pressurisée par son temps n’a aucun respect, aucune bienveillance pour celui des autres. Elle n’en a pas davantage pour l’environnement. Quand on s’exploite soi-même du matin jusqu’au soir — en exploitant son temps au maximum — on est exactement dans la même logique et le même élan que l’exploitation de la nature, des peuples qui travaillent à remplir nos magasins d’objets destinés à nous faire sauver du temps, des animaux qui n’auront même pas le temps de vivre avant de se retrouver sur notre table. Tout est lié et, dois-je le dire, tout est une question de temps.

En conclusion, ce qui est en jeu, ce n’est donc pas, à mon avis, l’absence de repères. Ce qui est difficile, exigeant, ce qui demande une conscience de tous les instants, ce qui nous oblige souvent à marcher à contrecourant et de vivre à contretemps, c’est notre volonté et notre capacité de choisir nos propres repères.

 

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